histoires de chiffons

Troisième jour après la quatrième lune.
    Journée tranquille, essentiellement composée de chaussettes et de cochons.  
Cependant, une chose me chiffone. Mon père a été le premier à accepter la proposition de Mémé de me prendre pour apprentie, alors que je n'avais jamais manifesté d'intérêt pour la magie, et l'apprentissage a montré que je ne possèdais pas un talent particulier pour celle-ci... Depuis que je m'entraine (en générale sur le banc à côté de la porcherie, mais chez moi tout est à côté de la porcherie, y compris l'odeur) pendant que les chausettes s'occupent d'elles toutes seules dans la maison, j'arrive maintenant à faire des boules de feu en vrai forme de boule dans le creux de ma main, et mon père m'a surpris en train d'en faire une qui s'est aussitôt volatilisée sous l'effet de la surprise. Je dois avouer que même si je ne m'attendais pas à des félicitations, je pensais avoir au moins le droit à une remarque gentille sur mes progrès.
Mais non, au lieu de ça, il m'a regardé d'un air bizarre et il est reparti aussi sec s'occuper des cochons. C'est étrange, pourtant c'était le premier à rire quand il a vu les chausettes se recoudre toutes seules...

Quatrième jour après la quatrième lune
    A force de s'occuper des porcs, mes parents ont tendance à très vite négliger certains petits détails de la vie. C'est ainsi qu'ils se sont aperçus qu'il serait peut-être temps de s'occuper des préparatifs pour Silvia, ma grande sœur, qui doit se marier avec Thibault dont les parents, eux, ont commencé à s'occuper des cartons d'invitations et de trouver la salle. Seulement, si les choses se poursuivent comme ça, Silvia va finir par se marier avec la robe de ma mère, malgré un diamètre non compatible avec sa frêle morphologie, et les invités n'auront rien d'autres à se mettre sous la dent que de la viande de cochon sous toutes ses formes possibles et inimaginables. Pour le dîner en lui même encore, ça pourrait passer, c'est plus pour le dessert que je m'inquiète. C'est ainsi que mes parents sont descendus en catastrophe au village, confiant les cochons à Benoit et laissant Silvia et moi nous débrouiller pour adapter sa robe. Autant transformer un éléphant en souris, Benoit et Silvia ayant une forte hérédité paternelle les empêchant de prendre du poids quelque soit sa forme, alors qu'au contraire ma mère a toujours été...bien en chair. C'est un peu comme si l'hérédité avait trouvé un équilibre pour moi, mais avait jugé que c'était moins drôle comme ça.
Silvia était stressée, et pas uniquement à cause de mon manque de compétence avec un fil et une aiguille en dehors du reprisage de chaussette. Elle regardait ailleurs, et ignora complètement la douleur qu'aurait dût lui provoquer l'aiguille que je venais de lui planter par erreur dans le mollet.
"_Désolée, je t'ai fait mal ?
_Pardon ? "
Silvia est d'ordinairement une jeune fille pleine de vie qui ne déplait pas aux garçons, mais son air absent associé à sa robe étonnamment blanche pour les moyens de la maison, et ses cheveux blonds pâle lui donnaient un air un tantinet fantomatique.
"_Qu'est-ce qui ne va pas ?
_C'est à propos des parents...
_Qu'est-ce qu'ils ont fait?
_Rien rien...ils n'ont encore rien fait.
_T'as peur que Papa finisse par terre à la fête ?
_ Tiens, je n'y avais pas pensé, à ça, il faudra surveiller les réserves d'alcool...non c'est autre chose.
_Tu a peur que Maman ramène un cochon vivant pour mettre l'ambiance ?
_Mon dieu ! Mais c'est qu'elle en est capable en plus ! Ce n'est toujours pas ça mais tu approches.
_Allez, dis moi !
_...Tu ne crois quand même pas qu'ils vont nous ressortir le traditionnel buffet cochon ?"
J'éclatai de rire, et Silvia se mit à rire avec moi, ce qui me remit de bonne humeur. Cette femme est incroyable. Pendant vingt et une longues années elle n'a rien connu d'autre que cette porcherie, elle va se marier avec un homme dont elle n'est pas amoureuse, et la chose qui la préoccupe le plus n'est non pas la nuit de noce, mais le banquet !
C'est ce moment précis que Mémé choisit pour entrer dans la pièce, me surprenant assez pour blesser le pauvre mollet de ma sœur une seconde fois. Décidément, elle doit avoir la phobie des portes pour ne jamais les frapper !
"_De la cochonnaille ? Pouah! J'ai horreur de ça ! Ne t'inquiètes pas Silvia, j'ai croisé des parents au village et je leur ai parlé, c'est Clothilde qui s'occupera du menu. Hors de question que je me rende à une fête où il n'y a que du cochon ! Je supporte suffisamment l'odeur de ta sœur !
_Mémé, c'est pas ma faute! Tu sais que je me lave !
_Encore heureux que tu le fais ! Je te transformerais en crapaud pour que tu finisses ta vie dans l'eau si tu ne le faisais pas !"
Je ne répliquai pas, elle en était bien capable.
"Tu voulais quelque chose Mémé ?
_Ouaip ! Je veux que tu arrêtes de massacrer cette pauvre robe avec tes fils et tes aiguilles, laisse-moi faire !
_Vous allez utiliser la magie ?
_Grand dieux non ! Si on laissait les fils et les aiguilles se débrouiller tous seuls, ils seraient capable de te réduire en charpie ma grande, je ne suis pas sûre que ton fiancé apprécierait tellement ! "
    C'est ainsi que Mémé s'occupait de la robe, en me laissant me tourner les pouces à côté, à en "prendre de la graine, face de crapaud, tu vas savoir ce que ça veux dire que de manier une aiguille!" Mémé à toujours l'air de savoir quand on a besoin d'elle. Ceci dit, on a toujours besoin d'elle pour quelque chose, et je la soupçonne de venir visiter les gens au hasard et d'improviser sur place, tout en ayant l'air d'avoir toujours su ce qu'elle allait devoir faire en arrivant. Mémé aime bien nous faire penser qu'elle nous est indispensable.



11/01/2008
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